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vendredi 13 janvier 2023

Précis de culture féministe pour briller en société patriarcale - Sabrina Erin Gin

Que diriez-vous si vous pouviez recadrer tonton Robert, connu pour ses opinions antiféministes lors des repas de famille, rien qu’avec une petite anecdote méconnue, le tout en brillant par votre intelligence ? Dans une période où le féminisme imprègne de plus en plus notre manière de penser, Sabrina Erin Gin propose de traiter les grands sujets du féminisme par le biais des petites histoires qui ont forgé la grande. 
Savez-vous qui est Ada Lovelace ? Cette mathématicienne a créé le tout premier programme informatique au XIXe siècle, sans qui l’ordinateur n’aurait jamais été inventé. 
Saviez-vous que des médecins ont voulu interdire l’utilisation de la machine à coudre mécanique pour les femmes, qu’ils soupçonnaient de se masturber dessus ? 
Ce livre retrace différentes histoires, faits inconnus sur les femmes d'hier et d'aujourd'hui, des anecdotes farfelues qui ont contribué à asseoir le patriarcat. 
Un ouvrage nécessaire pour abolir l'histoire des hommes. 
 
« La plaisanterie n’empêche pas la rage ». 
Je trouve que cette phrase du préambule résume parfaitement bien le message de ce livre et le ton employé par l’autrice pour le faire passer. 
 
Car de la rage, nous en avons à revendre, surtout après avoir parcouru les quelques 200 pages de ce précis de culture féministe, qui nous montre à quel point les mécanismes du patriarcat et du sexisme sont si bien ancrés dans notre société actuelle, même si - comme on ne cesse de nous le répéter - « c’était pire avant ». 
 
Évidemment que c’était pire avant, mais est-ce une raison pour nous contenter du peu de droits que nous avons acquis ? Parce que, honnêtement, ce n’est pas folichon... 
 
A travers cet ouvrage, Sabrina Erin Gin (@Olympereve sur Instagram) nous fait remonter le temps, à travers l’Histoire (vous savez, cette grande Histoire, racontée par les hommes, pour les hommes….) et nous livre des anecdotes, des faits et des événements qui montrent à quel point le genre féminin a toujours été méprisé par par les hommes, et ce depuis la sédentarisation de l’humanité. 
 
J’ai appris énormément de choses durant cette lecture, que ce soit concernant la pratique du foot par les femmes, l’invention de l’amour, l’obsession de ces messieurs pour la masturbation féminine (au travail !?), l’appropriation masculine de termes linguistiques au départ neutres ou encore l’intersexuation. 
 
J’ai aimé le ton cynique utilisé par l’autrice tout au long de son écriture. On sent à travers celui-ci,toute la rage contenue par les femmes et les minorités de genre, face à la misogynie qui nous vampirise, mais aussi la lassitude face aux « arguments » qui nous sont envoyés à la figure, encore et encore lorsqu’on parle de sexisme et de féminisme. 
 
Mention spéciale à la dernière partie du livre, intitulée « Le problème ce sont les hommes », qui dresse un bilan fort peu glorieux de leurs exploits et nous démontrent que nous méritons mieux que d’être leurs égales. 
 
Et pour les sceptiques, sachez que ce bouquin est accessible et extrêmement bien sourcé. Des notes sont disponibles à chaque fin de chapitre, permettant à celleux qui le désirent d’aller plus loin dans la réflexion et la recherche. 
 
 
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L'Instagram de Sabrina Erin Gin
Parution : 13 septembre 2022 - Éditions Leduc

jeudi 4 août 2022

Feminist in progress - Lauraine Meyer


Un guide fun et intelligent pour découvrir les bases du féminisme 2.0 ou enrichir ses connaissances. 
Aigries, poilues, agressives, moches, lesbiennes (ou pire, célibataires !), les clichés ont la vie dure en matière de féminisme. Mais qu’est-ce que ça veut dire aujourd’hui « être féministe » ? 
Sous forme d’essai graphique coloré, drôle et décomplexé, cet album invite à déconstruire, l’une après l’autre, les normes et les idées reçues afin de nous ouvrir les yeux à toustes ! 
Du sexisme ordinaire au mouvement #MeToo, de la charge mentale au consentement, du Body Positive à la réinvention de l’hétérosexualité, en passant par l’écoféminisme et la sororité, Lauraine Meyer s’emploie à revisiter quelques thèmes et concepts fondamentaux, au cœur du féminisme post #MeToo.

Vous connaissez mon intérêt pour le féminisme, la déconstruction et tout ce qui s’y rapporte, vous ne serez donc pas étonné•es de mon intérêt pour ce livre que j’ai reçu en SP de la part de Casterman. 
J’ai énormément apprécié cette lecture, même si je n’étais pas totalement le public cible. 
En effet, cette BD porte bien son nom, puisqu’elle s’adresse avant tout aux personnes qui commencent leur voyage au sein du féminisme. Féminist in Progress propose donc une initiation aux concepts du féminisme, de la déconstruction des concepts de genre, à l’éducation non-genrée et aux autres concepts connexes. 

Le ton employé par l’autrice est volontairement simple et accessible à toustes (sans pour autant prendre les lecteurices pour des navets), parsemés de dessins et schémas mettant en scène des exemples concrets et visuels afin que les concepts expliqués soient compris rapidement et efficacement. 
Petit bonus non-négligeable : chaque chapitre est agrémenté de petites punchlines en pleine pages, toujours très pertinentes ET percutantes destinées à interpeller les lecteurices. Certaines m’ont vraiment fait beaucoup rire, tant leurs formulations étaient bien trouvées. 

Honnêtement Feminist in Progress est un must-have à avoir dans sa bibliothèque pour débuter son chemin de déconstruction. 
Et même si je disais en préambule que je n’étais pas forcément la cible privilégiée par ce bouquin, j’ai tout de même appris de nouvelles choses (notamment sur la question de l’épilation des poils « féminins »). 
C’était donc un vrai plaisir de lire ce titre de Lauraine Meyer dont j’ai découvert avec plaisir le style graphique. 
J’ai hâte de voir quel sera son prochain projet et il est certain que je serai au rendez-vous pour le lire.

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L'Instagram de Lauraine Meyer
Parution : 4 mai 2022 - Casterman
Illustrations : Feminist in progress par Lauraine Meyer © Casterman 2022

lundi 6 septembre 2021

L'Éveil des sorcières, tome 1 : L'apprentissage de Nora - Cordélia


Vous ne devinerez jamais ce qui m’est arrivé ! Après avoir causé un tremblement de terre à l’école, j’ai découvert que j’étais une sorcière ! Moi, Nora ! J’ai donc commencé mon apprentissage avec deux autres élèves, Maelys et Rajan, et Mme Wàn, ma prof de musique. Et oui, elle aussi c’est une sorcière, je ne m’en serais jamais doutée ! 
Et puis, on a aussi découvert qu’un groupe de garçons de notre collège avaient mis en place un jeu hyper sexiste. Alors, on a décidé de se servir de nos pouvoirs pour leur donner une bonne leçon…

Après avoir énormément apprécié Alana et l'enfant vampire, j'avais hâte de retrouver Cordelia dans un nouveau roman. Je n'ai pas encore pris le temps de me pencher sur Tant qu'il le faudra, mais j'ai lu avec plaisir ce premier tome de L'Éveil des sorcières et son héroïne Nora. Et finalement ça tombe bien, je continue de découvrir son univers pour la jeunesse et les ados.

Ce que j'apprécie particulièrement chez Cordelia, c'est qu'elle écrit des romans pour la jeunesse, avec des thèmes et des sujets divers mais surtout engagés. Et c'est encore assez rare dans le domaine de la littérature jeunesse pour être souligné.

Ici nous découvrons Nora, élève au collège qui se découvre des pouvoirs de sorcière. Elle va donc débuter son apprentissage en compagnie de deux autres élèves: Maelys, une élève malentendante et Rajan, un garçon sorcière. Ce petit trio va rapidement apprendre à se connaître et à se faire confiance, pour finalement former un groupe très attachant.

Ce roman aborde énormément de sujets, avec beaucoup de pédagogie et de bienveillance, dans le but de faire réfléchir les jeunes (et moins jeunes d'ailleurs !) lecteurices.
Ainsi à travers celui-ci, Cordelia évoque et dénonce la grossophobie, le harcèlement et le sexisme, tout en donnant de la visibilité à l'homoparentalité, au féministe et à la malentendance notamment.

Cela fait vraiment du bien de voir de tels sujets abordés et normalisés, sans que cela paraisse forcé ou exagéré.
L'intrigue n'en est pas mise de côté pour autant et on découvre en même temps que notre héroïne toutes les possibilités offerte par la magie, tout en nous gardant assez de suspense pour les tomes à venir.

En conclusion, j'ai énormément aimé ce premier tome de L'Éveil des sorcières et je suis impatiente d'en découvrir la suite. Je suis sûre que Cordélia nous réserve de très chouettes choses dans les tomes à venir et que cela sera même encore meilleur.


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Parution: 19 août 2021 - Scrineo

lundi 9 août 2021

Erika et les princes en détresse, tome 2 - Yatuu


Après avoir sauvé le prince Blanc-en-Neige et échappé de justesse au mariage, nous retrouvons nos héroïnes dans un nouveau royaume relaxant. Elles tombent nez à nez avec un prince atteint d'un mal mystérieux... Il pue affreusement de la bouche ! Beurk ! 
Pour le sauver, il n'y a qu'une solution, mais elle ne va pas du tout plaire à notre princesse Erika... Réussira-t-elle cette mission ? 
Pendant ce temps, une menace plane sur le royaume de Brute.

Ma découverte du premier tome ne date que de décembre dernier, mais j'avais tellement adoré l'univers créé par Yatuu que je m'étais précipitée sur sa campagne Ulule pour m'offrir le pack contenant les deux tomes de sa saga en cours. 
Je n'ai donc pas attendu très longtemps pour découvrir ce tome 2 et cela me ravit !

Nous retrouvons donc Erika, Pita et Bucéphale dans la suite de leurs aventures, alors qu'iels rencontrent un nouveau prince à sauver. Il s'agit d'Aurel, le prince du royaume de Térapia. Un endroit connu pour les soins que les soignantes prodiguent au sein du Chatospital.
Car oui, dans ce royaume - comme dans le royaume de Brute - ce sont les femmes qui sont médecines ou soignantes et les hommes qui sont infirmiers.
C'est comme ça qu'en plus d'aider Aurel à combattre la malédiction dont il est atteint, Erika va lui insuffler assez de courage et de détermination afin qu'il s'affirme et réalise son rêve: devenir un soignant.
Pour cela, il devra combattre les stéréotypes de genre qui définissent son quotidien et qui affirment que c'est un métier de femmes et qu'il n'a donc pas les capacités de l'exercer.

Comme dans le premier tome, j'admire la manière dont Yatuu joue avec les clichés et stéréotypes sexistes présents dans notre société, pour les remodeler à sa manière et faire passer un message d'égalité et d'équité à travers les aventures de ses personnages.
J'aime qu'Erika soit une héroïne forte, mais qu'elle remette également en question la manière dont la société dont elle est issue est construite.
Elle n'hésite pas à s'opposer à sa mère et aux autres personnages qui auraient l'outrecuidance de décider à sa place la manière dont elle veut vivre sa vie.

Et puis il faut bien avouer que le fait d'inverser les rôles est aussi une manière intelligente et originale de faire comprendre aux hommes de notre propre société patriarcale à quel point les stéréotypes nous enserrent tous et toutes dans un carcan inconfortable et sexiste.
J'ai hâte de voir ce que l'autrice nous réserve pour la suite des aventures d'Erika. Surtout au vu des événements qui se déroulent en parallèle dans le royaume de Brute. Cela risque d'être diablement intéressant !
Quoi qu'il en soit, je suis sûre que ce sera une nouvelle fois un récit à la fois rocambolesque et plein de bon sens.


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Le site de Yatuu
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Ma chronique du tome 1
Parution: mai 2021 - Auto édition (crowdfunding)
Illustrations: Erika et les princes en détresse par Yatuu © 2021

lundi 26 juillet 2021

Le Choeur des femmes - Aude Mermilliod et Martin Winckler


Jean, major de promo et interne à l'hôpital, doit faire un stage en soins gynécologiques aux côtés du docteur Karma. 
Mais elle veut faire de la chirurgie, et non écouter des femmes parler d'elles-mêmes et de leur corps ! Elle se désespère de passer son temps auprès de ce médecin qui privilégie l'écoute à la technique. 
Contraception, maternité, violences conjugales, avortements... de consultations en témoignages, Jean pourrait bien pourtant changer sa vision de la médecine.

Il y a un peu plus d’un an, je découvrais Le Chœur des Femmes, le formidable roman de Martin Winckler et j’en ressortais toute chamboulée et changée. Alors quand j’ai su que ce roman était adapté en BD par Aude Mermilliod, qui m’avait déjà émue avec Il fallait que je vous le dise, il était plus qu’évident que j’allais me jeter dessus.

Dès les premières planches, j'étais convaincue ! J'ai retrouvé avec plaisir les dessins de l'autrice qui m'avait déjà tant plu dans son titre précédent ainsi que le texte qui m'avait touchée lors de ma lecture du roman. Le mariage des deux genres a su faire mouche.
Aude Mermilliod suit la trame de l'histoire conçue par Martin Winckler tout en lui apportant des modifications pertinentes. On sent qu'elle s'est entièrement appropriée l'histoire, les personnages et qu'elle les a fait siens.
Celui a dû lui demander beaucoup de travail et de patience, mais le résultat est là et il a dépassé mes espérances.

C'était un vrai plaisir de pouvoir mettre un visage sur Jean, Karma, Renée et tous·tes les autres personnages du roman. Iels ont pris vie sous les dessins de l'autrice et cela m'a ravie !
Cette (re)lecture c'était également l'occasion de me remémorer le roman et l'histoire des différentes femmes qui passent dans le cabinet de Jean et Karma. Certaines histoires étaient restées gravées dans mon esprit, tandis que d'autres étaient plus floues. J'ai donc pu les relire avec plaisir et à mon aise, et ainsi me les réapproprier. 

En bref, c'est carton plein pour cette adaptation BD du roman Le Choeur des Femmes. J'ai été subjuguée du début à la fin et j'ai refermé ce livre non sans une certaine émotion, car l'autrice a su retranscrire avec justesse tous les éléments importants du roman en y incorporant ses propres valeurs.
C'était tout simplement magnifique.


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Le compte Instagram d'Aude Mermilliod
Parution: 23 avril 2021 - Le Lombard
Parution VF: 9 juin 2021 - Hachette
Illustrations: HLe Choeur des femmes par Aude Mermilliod © Le Lombard 2021

lundi 24 mai 2021

Pucelle, tome 2 : Confirmée - Florence Dupré La Tour


Avec ce deuxième volume de "Pucelle", Florence quitte l'enfance pour l'adolescence, et avec sa patte tragi-comique, elle raconte les changements physiques et ses rapports ambivalents à sa sexualité naissante. 
À mesure que son corps change, c'est son regard sur son éducation, sur son rapport aux autres qui évoluent, et surtout les Hommes qui l'attirent tout en la plongeant dans une abîme d'angoisse. Que faire de toutes ces pulsions interdites ? 
Et, à mesure que Florence grandit, ce sont les adultes autour d'elle qui semblent rapetisser.

Il y a un peu plus d'un an je découvrais le premier tome de Pucelle et je me prenais une claque magistrale tant cette BD était impactante. J'apprenais à connaître la jeune Florence durant son enfance dépourvue de bienveillance de la part de ses parents.

Le corps féminin étant un tabou important à ne pas briser dans cette famille catholique traditionnelle, je me demandais comment l'autrice avait pu se construire dans son adolescence et sa vie d'adulte.
Ce deuxième tome tombait donc à point nommé puisque celui-ci se concentre sur l'adolescence de Florence et de sa soeur jumelle Béné.
Encore une fois, Florence Dupré La Tour frappe fort et nous livre les événements de sa vie avec un réalisme glaçant, malgré les traits caricaturaux des différents personnages.
Même si les années passent, Florence est toujours aussi gênée dans ses rapports à son propre corps et elle limite ses interactions avec ce dernier au strict nécessaire. C'est à peine si elle sait à quoi ressemble sa vulve étant donné qu'elle ne la regarde ni ne la touche, même durant ses passages sous la douche.

Avec l'adolescence viennent normalement les premiers émois amoureux, les premières sorties et les premières expériences. Sauf qu'encore une fois, Florence est perturbée par tout ce qui lui a été inculqué par le passé et lorsqu'elle découvre presque malgré elle la masturbation, cela se fait également dans la peur du jugement divin.
Parallèlement à tout cela, l'autrice nous montre de nombreux exemples des dérives d'une société hétéro-patriarcale, notamment via la scène où les professeurs de son école catholique en Guadeloupe leur montrent une fausse vidéo d'une violence inouïe sur les conséquences d'un avortement sur un foetus, ou encore les différentes scènes d'agressions sexuelles dont elle est victime durant son adolescence.

Avec ce deuxième tome, Florence Dupré La Tour continue de nous livrer un récit percutant - parfois dérangeant - adoucit cependant par son ton cynique et parfois humoristique. L'autrice parvient facilement à nous faire entrer dans son quotidien, qu'elle relate d'une manière plutôt détachée et avec une énorme dose de dérision.
Ce deuxième tome est tout aussi puissant que le premier et continue l'Odyssée de Florence dans sa découverte d'elle-même. Le ton de l'autrice est toujours aussi grinçant mais addictif.
J'espère sincèrement que celui-ci ne sera pas le dernier tome car je me suis profondément attachée à Florence et j'ai vraiment envie de comprendre comment elle a pu évoluer et se détacher suffisamment de toute cette éducation pour en faire un BD aussi sublime.


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Le Facebook de Florence Dupré La Tour 
Parution: 21 mai 2021 - Dargaud
Ma chronique du tome 1
Illustrations: Pucelle par Florence Dupré La Tour © Dargaud 2021

lundi 3 mai 2021

Sorcières, salopes, féministes - Kristen J. Sollée


La sorcière n’est pas toujours celle que l’on croit. La sorcière est la femme magique, la femme libérée et la femme persécutée. La sorcière pourrait être chacune d’entre nous. 
En se concentrant sur la libération sexuelle, ce livre retrace la lignée du « féminisme des sorcières » à travers l’art, le cinéma, la musique, la mode, la littérature, la technologie, la religion, la pop culture et la politique. Il aborde les droits reproductifs, le plaisir sexuel, la pornographie, l’identité queer, l’amour de son corps et le travail du sexe. 
Il met également en évidence que le mot « salope » est, de bien des façons, l’équivalent de « sorcière » au XXIe siècle. Kristen J. Sollée explique les liens indivisibles entre la sorcière, la féminité et la persécution subie par les femmes soupçonnées de sorcellerie. 
En racontant de manière condensée leur histoire depuis les débuts de la civilisation jusqu’à l’Europe médiévale et l’Amérique coloniale, l’autrice démontre comment les conceptions de genre sur les sorcières continuent de peser sur les femmes et de les influencer. Elle lève le voile sur les multiples aspects de la sorcière grâce à différentes méthodes, arrachant des couches de désinformation et de misogynie et retraçant son évolution de magicienne diabolique à symbole d’empouvoirement féministe, et inversement.
Le personnage légendaire de la sorcière, que nombre d’entre nous aiment imiter ou craindre, devient alors l’image des femmes révolutionnaires d’hier et d’aujourd’hui.

Lors d'une virée récente dans un magasin d'ésotérisme, mon regard a été attiré par ce livre au titre accrocheur. Un coup d'oeil à la quatrième de couverture m'a confirmé que ce livre était fait pour moi et que j'allais certainement n'en faire qu'une bouchée.

Finalement, j'ai tout de même pris quelques jours pour en faire la lecture car ce n'est pas le type de livre qu'on prend à la légère. J'avais besoin de faire des pauses pour assimiler ce que je lisais, histoire d'être sûre d'être totalement imprégnée par les mots forts de l'autrice.

À travers cet essai, l'autrice déconstruit l'image de la sorcière telle qu'elle nous est présentée depuis des siècles et fait le parallèle avec la notion de "salope" dont on affuble très souvent les femmes aujourd'hui.
L'un est finalement la continuité de l'autre, très souvent donné aux femmes qui dérangent, qui font du bruit et qui ne rentrent pas dans les cases imposées par la société patriarcale.

Kristen Sollé parle également de l'empouvoirement qui se dégage du fait de se réapproprier ces insultes sexistes pour en faire une force, une bannière à brandir face à la bêtise et à la haine que le féminisme peut susciter.

Car de la chasse aux sorcières débutée à la fin du Moyen-Âge au harcèlement en ligne des femmes et des minorités de genre il n'y a qu'un pas et c'est ce que l'autrice nous démontre à travers ses différents chapitres.

Par de nombreux aspects, Sorcières, salopes, féministes m'a fait penser à Sorcières de Mona Chollet, tout en me paraissant tout de même plus accessible. Les notes de bas de pages sont moins nombreuses et moins denses, mais elles n'en sont pas pour autant moins intéressantes.
Au contraire, on sent l'énorme travail de recherches de l'autrice à travers celles-ci, la volonté d'aller plus loin et de confronter son opinion à celle des autres.
Personnellement j'ai noté de nombreuses références littéraire, musicales et cinématographiques que je vais très certainement parcourir dans les jours et les semaines à venir.

Il y aurait encore tant de choses à dire sur ce livre, mais je vais m'arrêter là sinon ce n'est plus une chronique que je vais écrire, mais une dissertation et ni vous ni moi n'avons envie de lire ça.
Quoi qu'il en soit, je ne peux que vous encourager à lire cet essai si vous êtes un minimum intéressé·es par le féminisme et par l'image de la sorcière.
Et si vous êtes plutôt novices dans le domaine, je pense que ce livre pourrait être une première approche intéressante et abordable.


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Le site de Kristen Sollée
Parution VO: Witches, Sluts, Feminists - 6 juillet 2017 - ThreeL Media 
Parution VF: 1er septembre 2020 - Editions Guy Trédaniel

lundi 26 avril 2021

La vie vue d'en bas - Stacey Lee


Atlanta, 1890, Jo est une jeune Chinoise, domestique le jour et chroniqueuse pour le journal de la ville la nuit. Elle tente de bousculer les mentalités et de trouver sa place dans une société profondément sexiste et raciste. 
Un roman historique et initiatique palpitant qui montre le combat de Jo pour sortir de la misère avec son père adoptif. Une héroïne inspirante dans un roman intelligent, tout en nuances, avec des personnages très travaillés, qui s'éloignent souvent des clichés dans lesquels on voudrait les enfermer.

Mon amour pour les romans historiques a été grandement rassasié avec ma dernière lecture, puisque La vie vue d'en bas nous propose de plonger au plein coeur de la ville d'Atlanta en 1890 et d'y suivre le quotidien de Jo, une jeune chinoise qui vit avec son père dans le sous-sol d'un journal local.

Renvoyée de la chapellerie où elle travaille à cause du fait qu'elle "n'a pas sa langue dans sa poche", Jo se voit contrainte de retourner travailler comme femme de chambre chez les Payne, une des familles influentes de la ville. C'est là qu'elle a grandi et fait ses premiers pas de domestique et c'est là que son père travaille encore.

Alors qu'elle bouillonne intérieurement face à l'injustice qu'elle subit, Jo décide d'écrire un article qu'elle soumet au journal de la famille Bell sous le pseudonyme de Miss Sweetie. Elle espère ainsi faire bouger les choses à Atlanta, tout en permettant au journal d'attirer plus de public, ce qui lui permettrait de garder un toit au-dessus de la tête.

Ce qui était au départ une démarche un peu égoïste se transforme alors en combat pour l'égalité. La détermination qui anime notre héroïne sera partagée par d'autres personnes au fur et à mesure des parutions du journal et la jeune femme finira par trouver des allié·es parfois très inattendus.

Si au premier abord les différents personnages secondaires peuvent paraître caricaturaux, au fur et à mesure que les pages du roman se tournent, on sent qu'il n'en est rien. Chacun et chacune va au-delà des préjugés qui pourraient lui coller à la peau et tente de sortir son épingle du jeu de manière astucieuse.

Peu à peu, les liens entre tous les protagonistes se fait et certains sont tout à fait surprenant. Pour une fois, je n'ai pas vu les plus grosses révélations venir, alors que j'ai pourtant du flair à ce niveau. C'est dire si Stacey Lee maîtrise son récit.

J'ai véritablement adoré ce roman. L'autrice aborde dans son récit des sujets tels que le racisme et le féminisme qui étaient d'une grande importance à l'époque et que le sont encore tout autant aujourd'hui. C'est peut-être un roman historique, mais il est encore drôlement d'actualité ! 

Par contre, je trouve le choix de couverture des éditions Milan très moyen. En plus d'être esthétiquement bancal (personnellement je ne me serai pas retournée dessus en librairie), la couverture pourrait laisser penser que ce roman est plus enfantin et léger qu'il ne l'est en réalité. De plus, cette illustration invisibilise totalement le caractère racisé du personnage principal, ce qui n'était pas le cas avec la couverture VO.

En conclusion, à part une couverture française qui ne rend - à mon sens - pas justice à son contenu, ce roman est une vraie pépite. Un livre qui pose les bonnes questions, qui met le doigts sur des choses qu'on ne voyait pas ou qu'on ne voulait pas voir et qui mets en scène des personnages diversifiés.
C'est carton plein en ce qui me concerne.

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Le site de Stacey Lee
Parution VO: The Downstairs Girl - 13 août 2019 - G.P. Putnam's Sons Books for Young Readers 
Parution VF: 17 mars 2021 - Editions Milan

mercredi 3 mars 2021

11407 vues - Vincent Brunner et Claire de Gastold


Quand un mystérieux poing vert présent sur un mur en arrière-plan d'une de leur vidéo YouTube se retrouve tagué sur un mur de leur lycée, deux futurs rappeurs doivent faire face à une théorie du complot. 
De leur côté, Aïssa et Julie ont été prises en photo aux toilettes et les clichés ont été mis en ligne. 
Deux récits sur les dangers des réseaux sociaux.

Vous le savez, j'aime découvrir des romans et même des BD sans trop savoir à quoi m'attendre. Parfois c'est à peine si je lis le résumé afin de pouvoir être complètement surprise par ma lecture. Cela a été le cas avec 11407 vues, puisque je me suis entièrement fiée à la couverture et assez peu à la quatrième.
Si cette BD n'est pas une déception à proprement parler, elle n'est pas un coup de coeur pour autant.
L'album est découpé en deux histoires distinctes qui se déroulent pourtant dans le même lycée et mettent en scène à peu près les mêmes personnages.
D'un côté on nous propose de suivre l'impact d'un site qui affiche des photos des lycéennes aux toilettes et de l'autre un duo de garçons cherchant à percer sur Youtube.

Si j'ai trouvé que l'idée de base était bonne et pouvait permettre lancer une discussion ou un débat avec les ados sur les réseaux sociaux et leurs dangers, j'aurais tout de même aimé que les auteurices aillent un peu plus en profondeur sur le sujet.
En effet, la première histoire se termine un peu simplement à mon goût, sans véritable résolution du problème, ni vraie conclusion. Il y a bien une initiative d'Aïssa qui peut faire penser qu'elle veut faire bouger les choses, mais ce n'est même pas exploité jusqu'au bout. 
Quand on pense au scandale premier causé par cet événement et aux répercussions que cela a eu sur certaines filles, cela me semble un peu minime.

A côté de cela, le style graphique qui me laisse plutôt de marbre. Je ne déteste pas - cela me fait même penser à certaines séries que j'ai pu voir dans les années 90 - mais je ne trouve pas cela particulièrement attirant.
Par contre, je tiens tout de même à souligner la diversité des personnages présents dans cet album car c'est encore trop rare à mon goût. Les auteurices ont dessiné des familles racisées et des adolescent·es issu·es de la communauté LGBTQIA, ce qui en terme de représentation colle parfaitement à la réalité. 

En conclusion 11407 vues est selon moi une BD qui avait de bonnes idées mais qui n'a pas su les exploiter à la hauteur de ce que j'attendais. Néanmoins, je reste persuadée que c'est un bon moyen d'entamer un débat pertinent avec des ados, notamment par les profs.

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Le site de Claire de Gastold
Parution: 20 janvier 2021 - Casterman
Illustrations: 11407 vues par Vincent Brunner et Claire de Gastold © Editions Casterman 2021

mercredi 16 décembre 2020

Erika et les princes en détresse, tome 1 - Yatuu


C'est un monde d'heroic fantasy dominé par les femmes. Ce sont elles le sexe fort et qui détiennent tous les pouvoirs ! 
Erika, notre princesse, compte bien succéder à sa mère et prendre le pouvoir seule sauf que... Elle ne veut pas se marier ! Et donc, pour échapper à cette tradition on lui confia une mission : celle de sauver des princes en détresse ! 
Cette quête tombait à pic pour la reine qui va pouvoir s'en servir à son avantage !

J'ai emprunté cette BD à Mallou14 il y a plus d'un an et bizarrement j'ai mis du temps à la lire (bah un an patate, tu viens de le dire), alors que le style de dessin me plaisait et que les thématiques abordées me parlaient à fond.

Pourquoi avoir tant tardé, je ne sais pas, mais quoi qu'il en soit cette BD m'a tellement plu que je n'ai pas pu résister et que je me suis précipitée sur la campagne Ulule de Yatuu pour acheter le pack comprenant le tome 1 et le tome 2.
Si j'étais fainéante, j'arrêterais ma chronique ici, parce que le simple fait d'acheter les deux tomes d'un coup ça devrait déjà vous mettre la puce à l'oreille concernant la qualité du truc.
Mais comme je suis une blogueuse qui se respecte, je vais quand même étayer un minimum mes propos...

Erika est la princesse du royaume de Brute. Ne souhaitant pas se marier elle accepte une mission confiée par sa mère: aller sauver les princes des différents royaumes avoisinants. Ainsi elle rendra service à sa mère en accomplissant une mission dont cette dernière n'a pas le temps de s'occuper et pourra ainsi prétendre à lui succéder au trône sans avoir besoin de passer par la case "mariage".
Accompagnée de Bucéphale son précieux destrier et de Pita son écuyère susceptible, Erika entame un long périple qui lui fera vivre des aventures palpitantes, mais également surréalistes et souvent grotesques.

Avec cette saga l'autrice met les femmes au premier plan puisque notre héroïne évolue dans un univers matriarcal. Ce sont donc les femmes qui sont le genre dominant, celles qui gouvernent, occupent les poste à responsabilité et protègent les hommes.
Mais cette façon de faire n'est pas sans défaut et Yatuu l'illustre très bien dans ses planches, en mettant en images des scènes qui paraîtront familières à un grand nombre de femmes. Ses dessins aident également à faire passer le message en jouant sur l'alternance des traits: tantôt sérieux, tantôt "cartoon".

L'idée de revisiter les contes de notre enfance en changeant le genre des protagonistes est également très bien trouvée et pertinente. J'ai adoré m'amuser à chercher tous les détails de ces derniers et j'ai également beaucoup ri des adaptations faites par l'autrice.
Le prénom du prince de ce premier tome est déjà une sacrée trouvaille en lui-même: Blanc-en-Neige. Une vraie pépite !
En bref, je ne peux que vous conseiller la lecture d'Erika et les princes en détresse, pour tout ce que cette BD dénonce avec pédagogie et humour et pour les divers·es protagonistes dont les péripéties m'ont parfois valu quelques fou-rires.

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Parution: octobre 2018 - Auto édition (crowdfunding)
Illustrations: Erika et les princes en détresse par Yatuu © 2018

lundi 7 décembre 2020

Comme un garçon ou l'apologie de la masculinité toxique

J'ai un peu hésité avant d'écrire cet article, parce que je ne savais pas vraiment dans quoi je m'embarquais. Mais je me suis dit que je n'étais peut-être pas la seule personne que la lecture de cette BD avait mise mal à l'aise et j'avais besoin d'en parler, de mettre mes ressentis par écrit et tant qu'à faire j'ai eu envie de les partager avec vous.

Avant toute chose, un énorme Trigger Warning: dans cette BD il va être question de relations toxiques et de harcèlement et d'agressions sexuelles. Alors si vous n'êtes pas à l'aise avec ce genre de sujet, je vous invite à ne pas lire cet article.
De plus, afin d'étayer mes propos, je vais devoir spoiler certains passages des tomes en question (images à l'appui). 
Vous voilà prévenus. Passons maintenant au vif du sujet.

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Charlotte est la demi-soeur de Xavier. Leur jeu favori consiste à se défier sans cesse. Et Charlotte perd toujours. 
À l’adolescence, la tradition perdure jusqu’au jour où, en guise de gage, elle accepte de passer une année déguisée en garçon dans un collège exclusivement masculin tout en pariant qu’elle ne se fera pas prendre. 
Adieu vie de princesse et bains moussants, une vie compliquée démarre pour elle.

Bon déjà le résumé du premier tome est bancal puisque Charlotte n'est pas une ado mais une jeune adulte qui rentrer à la fac. J'ai vérifié et ce résumé n'est pas celui qui figure sur la quatrième de couverture (heureusement !) mais c'est celui que l'on trouve sur tous les sites de vente et même sur le site de l'éditeur lui-même...

La première question que je me pose, c'est pourquoi vouloir faire passer l'héroïne de la BD pour une ado ? Non parce que tout ce qui s'y passe est déjà assez dérangeant en sachant qu'elle est adulte, mais si elle était ado ce serait encore pire.
La seule raison que j'y vois, c'est que l'éditeur a voulu attirer le public cible en faisant passer l'héroïne pour une ado. Parce que oui, la BD est conçue pour un public adolescent et cela me dérange encore plus, vu les TW que j'ai évoqués plus haut.

Mais revenons à nos moutons.

Vous l'aurez compris, Charlotte va devoir emménager dans une résidence exclusivement masculine à la fac si elle veut remporter son pari.
Evidemment elle se retrouve à avoir un colocataire qui partage sa chambre en la personne de Gabriel, vous imaginez donc aisément tout ce que cela implique.

Le pitch de l'histoire aurait pu être sympa s'il avait été bien traité. Malheureusement ce n'est pas le cas et nous en avons rapidement la preuve dans le premier tome, alors que Charlotte se fait surprendre par Gabriel alors qu'elle est sous la douche. Ce dernier l'accule complètement nu et lui vole un baiser alors qu'un autre personnage entre dans la pièce, tout cela pour "sauver les apparences".
Par la suite elle s'enfuit de la salle de bain pour retourner dans leur chambre, Gabriel la suit et l'embrasse de nouveau de force en déclarant "T'es bien une fille".
Au bout de seulement 30 pages le problème est posé. Nous sommes face à une BD pour adolescent·es qui  nous propose une scène d'agression sexuelle qui passe crème et n'est jamais remise en question par aucun des personnages. Au contraire, cette scène est même totalement érotisée.

Nous allons avoir droit à ce genre de scène dans chaque tome de la saga, sans que cela ne soit jamais critiqué, que cela vienne des personnages masculins ou féminins d'ailleurs.

Parce qu'après cette fameuse scène, Gabriel et Charlotte concluent un pacte: Charlotte - alors déguisée en Charlie - doit se rapprocher d'Amaury et de sa bande, afin que Gabriel puisse se venger de ce dernier (on apprendra par la suite qu'Amaury harcelait Gabriel au collège, parce que celui-ci était gros et avait des lunettes).
Pour cela, Charlie doit faire semblant de s'intéresser à Héloïse, la petite soeur d'Amaury. On se rend rapidement compte que cette dernière n'est pas non plus très au fait des notions de consentement, car elle essaie sans cesse d'embrasser, de toucher et de coucher avec Charlie alors qu'iel tente de s'esquiver à chaque fois.

Alors ok, Charlie se débine à chaque fois car iel ne veut pas que sa supercherie soit découverte, mais cela Héloïse ne le sait pas. Pour elle Charlie est juste timide et elle se sent en droit de lui forcer la main pour qu'il se décoince. 

Que ce soit dans un sens ou dans l'autre, ce genre de comportement est totalement à proscrire dans des relations. Et que cela soit représenté sans cesse dans une BD à destination des adolescent·es je trouve cela dangereux. Très dangereux.

On passe notre temps à essayer de sensibiliser les gens aux notions de respect, de consentement, à expliquer que forcer quelqu'un à faire quelque chose ce n'est en aucun cas acceptable et on nous sert ici une BD qui balance tout ça à la poubelle en un claquement de doigts et qui fait miroiter aux lecteurices que ce type de comportement est acceptable (surtout si on est canon hein, parce que si on est moche, gros·sse ou juste un peu différent·e, là c'est répréhensible).

On propose ce type de lecture aux adolescent·es sous couvert d'une histoire originale et drôle et après on s'étonnera du nombre de plaintes pour harcèlement de rue, agression, viols, violences conjugales et autres joyeusetés...
Parce que si ces comportements ne sont jamais dénoncés ou discutés dans la littérature - jeunesse ou adulte - ils apparaîtront toujours comme normaux aux yeux des gens et les mentalités ne changeront pas.
Et ça, ça me met vraiment en rogne.

Les événements cités ci-dessus se passent dans le premier tome, mais cela continue allègrement dans les tomes suivants. 
Au choix nous avons aussi des clichés totalement malsains sur les hommes et les femmes, Amaury qui ne supporte pas Charlie parce qu'il le trouve maniéré et efféminé, de la manipulation de Gabriel envers divers personnages qu'il fait chanter à sa guise, une romance totalement malsaine entre Charlotte et Gabriel, qui se transforme d'ailleurs en triangle amoureux avec Amaury dans le tome 4 (où on dit quand même à Charlotte qu'elle a de la chance d'avoir deux hommes pareils à ses pieds...), une pseudo amitié-rédemption entre Amaury et Gabriel, qui se disputent les faveurs de Charlotte de manière "fair-play", un passé douloureux pour Amaury qui explique son comportement machiste et j'en passe. 

Mais la pire scène (oui parce qu'il y a pire que la scène de la douche...) reste tout de même celle du tome 3 où après avoir invité tout le monde chez lui pour une fête d'Halloween, Amaury enferme Charlotte dans une pièce, la drogue pour l'endormir et en faire la récompense d'une chasse au trésor qu'il organise dans son labyrinthe... Le premier à la retrouver pourra l'embrasser pour tenter de la réveiller.
Heuuu, on est où là ? Cette scène aurait peut-être eu sa place dans un thriller policier angoissant, mais pas dans une BD destinée à des ados !! 

Cela dit, c'est aussi la seule scène où deux personnages remettent légèrement les choses en question: Héloïse dit à Amaury "qu'il est vraiment trop con" (non on n'aura pas mieux) et Charlotte se rebelle contre Gabriel qui déclare "qu'il lui avait bien dit que c'était une mauvaise idée d'aller à cette soirée".
On est quand même sur une scène de culpabilisation d'une victime d'agression sexuelle, tout va bien...
Vous conviendrez que par rapport à tout ce que j'ai cité plus haut, ces deux réflexions sont tout de même très minimes.

Je vous le dis, RIEN ne va dans cette BD ! 
On a l'impression que l'autrice a compilé tous les mauvais comportements relationnels humains pour les fourrer dans sa BD en se disant que c'était une bonne idée... 
Spoiler alert: ça ne l'est pas !

Pour tout vous dire, lorsque j'ai lu le premier tome de cette BD il y a quatre ans je n'y avais pas trouvé plus de défauts que ça, si ce n'est que les personnages étaient très clichés et que la scène de la douche m'avait interpellée. 
Mais en le relisant aujourd'hui, après avoir énormément appris en matière de féminisme, de sexisme, de consentement et autre, j'ai pu m'apercevoir de tout ce qui n'allait pas dans cette saga.

D'autres que moi (et notamment les plus jeunes) n'auront pas ce recul nécessaire pour remettre en question ce qui est présenté comme normal dans ce récit et c'est cela qui me pose problème.
Qu'on leur expose ça en le présentant comme normal. Qu'on présente un harceleur comme quelqu'un de romantique. Qu'on présente une relation toxique comme mignonne. Ce n'est pas sain.

Je n'appelle pas à la cancel culture (même si personnellement certain·es auteurices sont banni·es pour toujours de mes propres bibliothèques), mais j'aimerai justement que les auteurices qui écrivent ce genre de choses se remettent en question et voient que ce qu'iels écrivent impacte les personnes qui les lisent.

Je ne dis pas non plus qu'il ne faut pas lire ces BD, ou ne pas les faire lire aux ados, mais j'estime alors qu'il faut que cette lecture s'accompagne d'une discussion posée et argumentée avec les plus jeunes, justement pour pointer du doigts tous ces comportements inappropriés et dangereux.
Faire prendre conscience qu'une relation - amicale ou amoureuse - qui repose sur un rapport de force n'est pas saine, qu'une agression sexuelle n'a rien de glamour et que le consentement n'est jamais optionnel.

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Voilà pour mon avis sur la saga Comme un garçon de Jenny. Comme je l'ai dit, à la première lecture j'avais été interpelée par la scène de la douche, mais je n'avais pas vu tout le reste et je pensais encore que la BD allait nous emmener sur autre chose.
Malheureusement ce ne fut pas du tout le cas.

Cet article n'est pas là pour fustiger qui que ce soit, mais pour faire prendre conscience au gens que notre société qui glamourise à outrance ce genre de comportement (et je pense notamment à la saga Fifty Shades et à 365 DNI) est encore énormément empreinte de tout ce que le patriarcat fait de pire et qu'il est temps qu'on le remette en question.

Illustrations: Comme un garçon par Jenny © Delcourt 2019

vendredi 16 octobre 2020

Les règles de l'amitié - Lily Williams et Karen Schneemann


Pour Abby, Brit, Christine et Sasha, la coupe est pleine. Le lycée de Hazelton est toujours à sec. De tampons, de serviettes. D'adultes qui les écoutent, aussi. 
Remontées contre une administration qui fait passer le football avant la santé de ses élèves, elles veulent changer ça, ensemble. Mais la tâche n'est guère aisée, surtout entre les maths, le sport et les amours ! 
Heureusement, elles sont complices et tentent de se soutenir même quand elles ne sont pas d'accord. Les quatre amies vont devoir apprendre à coopérer afin de donner le meilleur. 
Mais comment faire entendre sa voix quand tout le monde s'en tamponne ?

Il ne m'aura fallu qu'un seul coup d’œil au titre pour savoir que je devais emporter cette BD. Une BD qui parle féminisme, règles et sororité, il était évident qu'elle était pour moi ! 

On découvre ici une histoire d'amitié comme on aimerait en voir plus: un groupe de trois amies qui prend sous son aile une quatrième, alors que celle-ci est nouvelle et vient tout juste d'avoir ses règles, alors qu'elle porte un pantalon blanc. Vous imaginez aisément la gêne occasionnée pour Sasha (avouez, on a toutes eu peur que ça nous arrive un jour !)
Heureusement, le trio composé par Abby, Brit et Christine est tout ce qu'il y a de plus bienveillant et elle vont rapidement mettre leur nouvelle recrue à l'aise. Tout en commençant à militer afin que le lycée mette gratuitement à disposition des adolescentes des protections menstruelles.

A travers cet album, les deux autrices mettent en avant plusieurs sujets importants, tel que l'accès aux protections périodiques et l'endométriose. Parler de tels sujets dans une BD à destination des adolescent·es c'est exactement ce dont nous avons besoin, afin que le plus grand nombre soit informé et conscientisé.
En plus de traiter ces sujets avec beaucoup de pédagogie, Lily Williams et Karen Schneemann aborde d'autres thèmes, comme la solidarité, l'entraide, l'amitié et le pardon.
Gros plus: elles abordent également l'homosexualité (ou la bisexualité ou la pansexualité pour ce que j'en sais) au travers d'une des protagonistes et l'histoire se veut très inclusive et diverse, car nos quatre héroïnes sont toutes issues de milieu différents. 

Je trouve cela important que ce genre de chose commence à se répandre dans la littérature jeunesse, que ce soit au niveau des romans, des BD et des mangas. On peut également rêver que cela devienne banal d'ici quelques années et qu'on n'ait plus forcément besoin de le préciser dans une chronique. Qu'on en termine une bonne fois pour toute avec l'hétéronormativité blanche. 
Mais je rêve peut-être en couleurs. Ou en bichromie pour le coup.
Parce que la bichromie quoi... La bichromie en BD, c'est la vie ! Alors qu'avant j'étais plutôt sceptique vis-à-vis de ce procédé, maintenant j'en suis plus que fan ! Je trouve qu'on parvient d'autant plus à mettre en valeur les actions et les personnages par ce biais artistique.

En conclusion, je pense qu'il est inutile de préciser à quel point je vous recommande de lire cette sublime BD qui met en avant des héroïnes diverses et bienveillantes, tout en donnant matière à réfléchir sur des sujets de plus en plus d'actualité.
Cet album est un must have !


Les infos utiles

Le site de Lily Williams
Sa page Facebook
Parution VO: Go with the flow - 14 janvier 2020 - First Second Edition
Parution VF: 2 octobre 2020 - Jungle
Illustrations: Les règles de l'amitié par Lily Williams et Karen Schneemann © Jungle 2020

lundi 10 août 2020

En proie au silence, tome 1 - Akane Torikai


Misuzu exerce ce que certains appellent le plus beau métier du monde... Mais entre le désintérêt de ses élèves et surtout la blessure qu’elle porte en elle, la jeune femme essaie tant bien que mal de mener son existence, la tête haute.
Hélas, quand Minako, sa meilleure amie, lui annonce ses fiançailles avec Hayafuji, son petit ami de longue date, le quotidien de cette professeure vacille pour atteindre, peut-être, un point de non-retour. 
Pourra-t-elle trouver son équilibre dans une société si foncièrement inégale et injuste ?

! TW viol !

Pas simple de vous parler de ce manga pour que cela sonne juste, mais je vais faire de mon mieux. Je me permet juste d'insister sur le trigger warning posé plus haut, parce que si c'est un sujet qui vous met mal à l'aise, qui vous heurte d'une manière ou d'une autre, et ce quelque soit votre vécu, sachez que ce manga présente des scènes de viol explicites.
Ainsi, soyez bienveillant·es envers vous-même et protégez-vous. Ne lisez pas ce manga si cela doit vous faire du mal.

Maintenant que les bases sont posées, revenons-en à notre sujet principal.
Dans ce manga, nous suivons le quotidien de Misuzu, une jeune adulte qui exerce le métier de professeur. Cette dernière a un caractère plutôt réservé et cela se ressent énormément dans ses différentes interactions sociales, que ce soit dans le cadre de sa vie privée ou professionnelle.
Aussi, on la sent extrêmement mal à l'aise en présence de son amie Minako et encore plus vis-à-vis de son fiancé, Hayafuji.
Cela s'explique plutôt facilement: Hayafuji a violé Misuzu et continue d'exercer sur elle une pression d'une extrême violence, allant jusqu'à la harceler sur son lieu de travail.

Misuzu est donc totalement prisonnière de ce rapport de force entre elle et son agresseur, qui la fait chanter en la menaçant de tout révéler à son amie.
Ces scènes sont d'une violence inouïe et mettent totalement mal à l'aise. On se sent extrêmement mal pour Misuzu tout en comprenant son impuissance face à son bourreau.
On aimerait qu'elle se défende, qu'elle cherche de l'aide, mais on ne peut que se rendre compte que c'est extrêmement compliqué.
Misuzu a développé un mécanisme de défense commun à beaucoup de victimes de viol: la sidération. Dans ces moments, son corps ne lui répond plus et elle est totalement soumise à Hayafuji. Et par la suite, elle culpabilise de ne rien avoir fait pour se défendre et ne se sent donc pas légitime de demander de l'aide.

De l'aide, c'est ce que le jeune Niizuma - un de ses élèves - va justement tenter de trouver auprès d'elle, en lui faisant par de sa propre expérience traumatique. Mais cette confession va avoir l'effet inverse et va totalement braquer Misuzu, qui va rejeter le vécu du garçon et lui laisser entendre que comme il est un homme, c'est forcément de sa faute si on a abusé de lui.
Ce manga est très complexe dans sa construction, étant donné l'énorme background des personnages de Misuzu et Niizuma. Evidemment certaines réactions de Misuzu sont horribles et paraissent injustifiées, mais elles permettent aussi aux lecteurices de se remettre en question sur ce sujet difficile.

En proie au silence est vraiment une lecture difficile dans tous les sens du terme, mais je pense qu'elle est aussi nécessaire, surtout au vu de ce qu'il se passe dans nos sociétés actuelles.
Ce manga ne peut évidemment pas être abordé par tout le monde, mais je pense que l'autrice cherche avant tout à susciter la réflexion et la remise en question. 
J'attends de pouvoir découvrir la suite afin de me faire un avis plus prononcé, mais jusqu'à présent je trouve cette lecture très pertinente


Les infos utiles

Parution VF: 9 janvier 2020 - Akata
Parution tome 4: 8 octobre 2020 - Akata
Illustrations: En proie au silence par Akane Torikai © Akata 2020